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Le Reveil De L’Afrique
Par Pierre E. Leblache
Publié dans Tea & Coffee Asia, Juillet 2003
Il est admis en général que le concept des cafés Gourmets est né vers 1985, à une époque où le public Américain considérait le café comme une denrée générique et indistincte, un liquide foncé consommé au petit déjeuner, avec les repas et dans les bureaux, par habitude plus que par goût, une des deux seules façons, avec le thé, de boire chaud. On n’en attendait aucun plaisir particulier, et, pour en changer la saveur, on pouvait ajouter du sucre ou du lait. On buvait du café avec le même enthousiasme qu’on se brossait les dents le matin, et la partie agréable de la Pause Café, c’était la pause, pas le café. Bref, une boisson à mourir d’ennui.
Cependant, depuis des décennies, un petit nombre d’amateurs éclairés, Européens, grands voyageurs, gourmets, choisissaient avec soin leurs cafés et leurs pays d’origine. C’était un peu plus cher, mais pas beaucoup ; Il existait une demande constante bien que réduite, et on en parlait très peu. La plupart de ces cafés venaient d’Afrique, Ethiopie et Kenya, éventuellement de Colombie ou de Jamaïque. Ensuite, lors de l’explosion du phénomène Gourmet, l’Afrique a complètement loupé le coche. L’Ethiopie s’est noyée dans une sanglante guerre civile, la production du Kenya s’est détériorée en quantité comme en qualité, et le continent dans son ensemble s’est révélé incapable de soutenir la concurrence de cafés de haute qualité produits ailleurs. Il y a moins de 20 ans, l’Afrique générait 50 % des robustas du monde, y compris les plus beaux lavés, et près de 10 % des arabicas, parmi lesquels des noms prestigieux. Aujourd’hui, ces parts de marché ont chuté respectivement des deux tiers et de 30 %, et les cafés Gourmets Africains représentent, au plus, 10 % du total. Ce déclin illustre malheureusement avec perfection le fait que, dans un monde en perpétuelle évolution, stagner équivaut à reculer, et qu’il n’existe pas de marché définitivement acquis. Pour garder son rang, il est nécessaire de se battre, et il faut en plus avoir une stratégie si on veut l’améliorer.
C’est exactement ce qui est en train de se passer, alors que l’Afrique réfléchit à sa tradition caféière et aux succès du passé, à un moment où les décideurs de son économie réalisent son potentiel et l’urgence de rattraper le temps perdu : Avec ses énormes étendues fertiles à des altitudes moyennes et élevées, son climat chaud et humide et ses ressources d’irrigation, l’Afrique sub-Saharienne se trouve dans les conditions optimales de produire des cafés de très haute qualité. Plus de pays que dans n’importe quelle autre région du monde peuvent prétendre au titre d’origine Gourmet, avec une capacité d’usinage de premier ordre. Ce n’est pas un hasard si les deux plus grandes usines hors du Brésil se trouvent en Afrique…
Bizarrement, la renaissance a commencé chez des producteurs de taille moyenne ou faible, Zambie, Zimbabwe, Burundi ou Ruanda, où des programmes d’amélioration on débuté grâce à des financements de la Banque Mondiale et d’autres donneurs. Les résultats ont été encourageants, limités toutefois par les effets d’une instabilité politique chronique. Les Fully Washed Burundais, les cafés Zambica Estates et les variétés fermières du Zimbabwe on tous des caractéristiques intéressantes, et leurs primes seraient certainement meilleures si les embarquements et l’usinage montraient plus de constance.
Les exportateurs traditionnels de cafés spéciaux de la région, l’Ethiopie et le Kenya, ont adopté leur propre rythme; L’Ethiopie tente de secouer une bureaucratie envahissante sans laquelle elle serait depuis longtemps devenue un autre Costa Rica. Le jour ou le système Ethiopien de ventes sera revu afin de permettre l’établissement de contrats à long terme de types définis où l’acheteur sera certain de recevoir ce qu’il attend, les primes exploseront et les producteurs engrangeront des profits exponentiels. De multiples voix, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, le recommandent, et elles finiront bien par être entendues. Dans le cadre d’un projet d’USAID, il existe un programme pilote qui permet aux producteurs de cafés de qualité de brûler l’étape des enchères et de vendre, contre échantillons, à des acheteurs étrangers. Pour le moment, seules y ont accès les coopératives, mais cela devrait évoluer. Le Kenya, lui aussi, doit répondre à la difficile question du maintien des ventes sur enchères. Une des suggestions les plus intéressantes concerne directement les cafés spéciaux et recommande pour eux l’adoption d’un circuit court, donc d’un paiement plus rapide, un encouragement à bien usiner.
L’Ouganda (ainsi que la Tanzanie dans une moindre mesure) présente un cas particulier: Le second producteur d’Afrique produit à la fois arabicas et robustas, et a une longue tradition de vente de superbes robustas lavés, qui rapportaient une prime importante jusqu’en 1990. Leur production, qui a décliné ces dernières années par manque de demande pourrait redémarrer fortement du fait du développement de cafés Gourmets robustas, à l ‘initiative de l’Alliance Mondiale des Robustas Gourmets.
Parmi les nouvelles positives, le plus fort potentiel de croissance est celui de l’O.A.M.CAF, l’Organisation Africaine et Malgache du Café, pilier de la caféiculture mondiale jusqu’aux années 80, qui prépare un redéploiement massif sur les cafés de qualité. Située a Paris,, l’O.A.M.CAF regroupe 9 origines francophones du continent et de l’Ile de Madagascar, dont 5 exportateurs significatifs : La Côte d’Ivoire, le Cameroun, Madagascar, le Togo et la République Centrafricaine. La production est principalement composée de robustas, sauf au Cameroun et à Madagascar où elle est mixte avec une minorité d’arabicas. En tant qu’exportateur principal Africain et moteur du secteur, l’O.A.M.CAF a partagé le sort commun et un relatif déclin dans les années 90, avec des conséquences sérieuses comme la disparition de son marché Américain et une concurrence accrue en Europe.
D’ores et déjà, l’organisation a plusieurs atouts pour préparer son retour, comme le « Niaouli » du Togo, le « Kouillou » de Madagascar, sans oublier le Gros Grain Ivoirien ou le Grade 1 Camerounais qui figuraient naguère sur la liste des « Robustas Premiers » des torréfacteurs Américains. Sur le front des arabicas, les doux lavés de Foumbot ou de Bafoussam sont aussi bons qu’il y a 20 ans et sont à même de le prouver, maintenant que la nécessité d’un marketing et d’une notoriété a été reconnue.
« C’est maintenant que le facteur Cafés Spéciaux peut nous aider… » mentionne un exportateur local. « Il y a 15 ans, sans lui, nos meilleurs cafés demeuraient inconnus, sous évalués et livrés à une clientèle incapable d’en tirer la moindre prime. Un arabica lavé, bien préparé, comparable à un Guatemala de finca se vendait 20 % moins cher à un torréfacteur qui n’en avait pas l’utilité, et le prix de nos lavés n’était supérieur que de 10 cents à celui de nos naturels, une misère représentant à peine 6 % du prix de la Bourse ».
Avec une production O.A.M.CAF faite de robustas à 90 %, il n’y avait aucune raison que l’organisation courtise un marché exclusivement préoccupé d’arabicas : Un investissement ne concernant que la crème prise sur 10% de sa production aurait été insupportable et peu justifié. Maintenant, avec la tendance nouvelle de faire accéder les meilleurs robustas au secteur Gourmet, prétendre au statut de producteur de café spéciaux devient une stratégie logique et réalisable. L’O.A.M.CAF s ‘est donc associée à l’Alliance Mondiale des Robustas Gourmets comme Membre Fondateur, et elle a exposé des cafés prometteurs lors de la foire de la SCAA (Specialty Coffee Association of America) à Boston au mois d’Avril, ou l’intérêt a été manifeste. Son slogan « OAMCAF is back… L’OAMCAF Revient » a suscité des sourires de bienvenue chez les plus de 30 ans, et une curiosité soutenue chez les moins âgés.
Tels sont les changements récents intervenus dans la caféiculture Africaine, et très peu d’origines y échappent. Un assoupissement passager, quelques occasions manquées, ne signifient pas que l’Afrique soit hors jeu. Une des plus anciennes régions productrices de café avec l’Amérique Latine, elle a des ressources et une tradition caféière de premier ordre, ainsi qu’un savoir faire bien supérieur à celui des nouveaux venus dont la capacité de production, certes gigantesque, n’est pas exempte de risques et de perspectives difficiles. Quelque tardif qu’il puisse être, le réveil de l’Afrique s’est rapidement concentré sur les restructurations indispensables, la qualité, la commercialisation et les prix élevés. Le lion s’est remis à la chasse… Il va falloir à nouveau compter avec lui !

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